La Réserve Naturelle Raymond Mayné et la pelouse calcaire de Velosnes
Bien au-delà de l’Ardenne, dans le midi de la Gaume, face à la France, s‘étend le pays de Torgny.
Adossé au flanc méridional de la troisième cuesta, protégé des vents froids, exposé au sud-ouest, ce coteau bénéficie d’un climat exceptionnellement chaud et sec. Le sol, rocailleux et calcaire, se réchauffe rapidement à la fin de l’hiver et sa bonne température se maintient tard en automne.
Durant de nombreuses années, cet endroit a vu des activités de défrichement de la forêt, d’extraction de la pierre calcaire bajocienne (jusqu‘à la deuxième guerre mondiale) ainsi que des méthodes agro-pastorales anciennes telles que l‘élevage extensif et l’assolement triennal. C’est de cette manière qu’un paysage semi-naturel formé de pelouses calcaires (les « trûches ») a pu se former. Par leur situation géographique, ces trûches sont reliés aux couloirs de pénétration de la faune et de la flore venant du Midi, la Meuse et la Moselle, elles-mêmes se trouvant dans le prolongement du couloir Rhône-Saône. Il est donc normal que l’on y trouve un patrimoine biologique et floristique riche en espèces méridionales : thym, origan, orchidées, grillons, criquets, sauterelle verte, mante religieuse, cigale,……
Histoire d’une naissance:
C’est en 1941 que fut fondée l’association “Ardenne et Gaume. Elle a pour but de « créer ou de participer à la création de parcs et réserves naturelles. Elle veut contribuer à assurer la conservation de la nature, et notamment de la faune, de la flore, des nappes aquifères, du sol, du milieu souterrain et du climat, ainsi qu‘à la conservation des souvenirs du passé. Elle favorise les études régionales dans des domaines scientifique, artistique et folklorique. Elle essaie de contrôler le tourisme dans les parcs gérés par elle pour une meilleure protection de la Nature ». La réserve naturelle de Torgny fut la première constituée en Belgique : en effet, c’est le 1er octobre 1942 qu’une location par bail emphytéotique de 99 ans fut conclue avec la commune. Plus tard, le professeur Raymond Mayné (1887-1971), président de l’association de 1948 à 1969, et qui devait devenir Recteur de la Faculté des Sciences agronomiques de l’Etat à Gembloux, acquit et céda plusieurs terrains à l’association, ce qui porta sa surface à 6ha.
Dans un fascicule de “Parcs Nationaux” – la revue de l’association – de 1948, consacré à la Gaume, R. Mayné évoque ses souvenirs entomologiques et son premier contact avec cette région, fabuleusement riche encore au début du siècle. Il y découvrit, entre autres, la fameuse “cigale” (Cicadetta montana), alors inconnue dans la région. Il fit connaître les richesses faunistiques insoupçonnées de la région gaumaise (vallée de Rabais, bois de Bampont, Torgny et Lamorteau).
De nos jours, la réserve de Torgny constitue le dernier témoin d’un paysage particulier, d’une faune et flore remarquables. De son maintien dépend la survie de toute une série d’espèces animales et végétales.
La gestion de la réserve:
Jusqu‘à présent, les initiatives suivantes ont été prises :
- Des inventaires de la flore et de la faune. L‘étude des herbiers, documents ou manuscrits du 19ième, début 20ième siècle a permis de comprendre l‘évolution spontanée du tapis végétal dans la vallée de la Chiers. – Un aperçu synoptique pluridisciplinaire a été réalisé : il concerne la botanique, la zoologie, la géologie, la géographie humaine et physique et, enfin, l’archéologie. – Un aménagement didactique fut réalisé en 1966. Un itinéraire jalonné permettait au visiteur de parcourir, en une heure et demie, les principaux biotopes de la 125 plantes étaient répertoriées. – Le biotope des pelouses résulte, on l’a dit, de pratiques pastorales anciennes. Leur disparition a provoqué une évolution du tapis végétal (dominance de graminées) qui, a terme, peut compromettre l’apparition de certaines plantes rares.
Pour les remplacer, divers essais de gestion furent tentés : pacage de moutons, incendie contrôlé à feu courant, labour superficiel, hersage, éradication mécanique des prunelliers, élimination des conifères. Des camps de travail de jeunes (Jeunesses Scientifiques de Belgique, Jeunes et Nature) furent organisés, de manière à maintenir en l’état ce biotope tout-à-fait particulier.
Les anciennes carrières:
L’extraction de la pierre a démasqué le sous-sol rocheux : grâce à cela, il est possible de voir aisément l’assise géologique du paysage. La falaise est constituée d’un empilement quasi horizontal de bancs parallèles entre eux. L’origine serait sédimentaire, les matériaux provenant de la destruction de roches préexistantes (érosion) ou de débris d’organismes animaux ou végétaux qui se sont déposés au fond des eaux marines il y a environ 170 millions d’années.
La genèse des côtes ou cuestas de la Lorraine belge:
A l‘époque, la région se trouvait sur les rivages du Bassin parisien, rivages qui fluctuaient au rythme des variations du niveau général des mers. C’est au fond de ce bassin marin que s’accumulèrent en couches parallèles les sédiments de natures diverses, les dépôts les plus récents surmontant les plus anciens. Sous la pression des couches supérieures plus récentes, le degré de cohérence des sédiments originels a plus ou moins augmenté. Par dissolution, migration et reprécipitation des particules calcaires, les grains de matériaux meubles se sont cimentés. Là-bas, le sable riche en calcaire s’est transformé en grès calcaire sableux, ou, en présence d’argile en macigno; ailleurs les marnes et argiles se sont un peu indurées ou les dernières se sont transformées en schiste; ici, les boues calcaires se sont compactées en calcaire dur.
Lors du soulèvement des alpes à l‘ère tertiaire, le massif ardennais a été légèrement soulevé, provoquant une inclinaison vers le sud des sédiments du bassin. Dès leur dégagement des eaux, les couches sédimentaires furent attaquées par les agents atmosphériques. Leur action érosive, s’appliquant sur une succession de couches parallèles de résistance alternativement forte ou réduite a mis en saillie les affleurements durs (gréseux ou calcaires), tandis qu’elle a décapé fortement et creusé les affleurements tendres (marneux, argileux ou schisteux). C’est de cette structure monoclinale qu’est né le modèle en cuestas, la série des côtes typiques de la Lorraine. Ces collines comprennent une pente raide, le front, orienté vers le nord, et une côte plus douce, le revers, orienté vers le sud.
La première colline est la cuesta sinémurienne. Elle s‘étire, parallèlement à la Semois, d’Arlon à Muno. Bien marquée, elle est très visible du pied de l’église de Florenville. La seconde cuesta, dite charmoutienne, assez morcelée, se présente comme une chaîne de collines depuis l’ Alzette (Grand-Duché de Luxembourg) à Virton. D’un côté coule le Ton; de l’autre la Vire, ces deux rivières se rejoignant à Saint-Mard.
La troisième, la cuesta bajocienne s‘étend de la Lorraine française aux environs de Sedan, formant localement la frontière franco-belge. Le front correspond à la tranche de calcaire bajocien (constitué de couches déposées à l‘époque du bajocien) qui coiffe la cuesta et que nous voyons affleurer dans les carrières. Il domine la dépression schisto-marneuse déblayée par la Vire et qui se raccorde au revers de la deuxième cuesta. Le revers de la cuesta bajocienne, en pente faible, est orienté vers le Sud, il plonge vers la dépression marneuse qui le raccroche à la cuesta suivante en territoire français. Torgny est le seul village belge situé sur le revers de la cuesta bajocienne. Il est installé à mi-pente sur le versant de la vallée que la Chiers a entaillé dans le revers. Le village s’est aggloméré là où affleure le contact générateur de sources entre le calcaire bajocien perméable et la marne toarcienne imperméable.
La conquête du monde minéral:
Jadis mise à nu par l’extraction de la pierre, la roche est peu à peu conquise par la végétation. Au rythme d’une évolution naturelle dictée essentiellement par la formation progressive d’une couche terreuse, s’installent les différents stades successifs de la colonisation végétale.
Au départ, algues et lichens s’installent sur la roche brute. Ces premiers conquérants synthétisent leurs propres matières organiques en absorbant l’humidité de l’air et en extrayant les sels minéraux dissous dans l’eau des précipitations ainsi que ceux du substrat. Dans les anfractuosités, là ou les poussières et les débris de ces végétaux pionniers ont été piégés, poussent des coussinets de mousse. Progressivement, en corrodant le calcaire et en se décomposant, algues, lichens et mousses élaborent un embryon de sol. Sur celui-ci apparaissent des plantes de plus en plus exigeantes. .Une maigre pelouse clairsemée, laissant des plaques de sol nu, s’installe Les plantes annuelles font la place aux plantes bisannuelles et vivaces. Ces pelouses ne constituent qu’une étape provisoire dans la conquête de la roche nue. Des arbustes vont s’installer et préparer le développement de la forêt.
L’origine des trûches:
Les pelouses calcaires – formations végétales caractérisées par la prédominance des plantes herbacées courtes ou peu élevées installées dans des situations sèches et chaudes sur sols calcaires – sont dérivées de la forêt. Cette forêt fut déjà défrichée à l‘époque gallo-romaine (domaines ruraux), dévastée depuis le Bas Moyen Age pour fournir du bois de construction et de chauffage, mise en culture sur brûlis et laissée au libre parcours des troupeaux. De plus en plus exploitée, elle fait place à des mauvais bosquets, de pauvres broussailles et finalement à des maigres pelouses herbeuses. Parallèlement à ces transformations, le sol s’appauvrit. Les carrières font également place à des pelouses.
Ces pelouses, situées sur terrain calcaire, en position sèche et chaude, sont aussi appelées “trûches” en pays gaumais.
Evolution récente:
Les pelouses ne constituent pas des formations végétales statiques et définitives. Elles sont momentanément adaptées aux conditions du milieu, au sol. Ce dernier, sous l’influence de la végétation elle-même va évoluer. Il s‘épaissit, se structure et modifie à son tour la couverture végétale. Celle-ci évolue finalement vers la forêt empruntant, en sens inverse, les stades successifs qui avaient conduit à sa formation. L’assolement triennal a aujourd’hui pratiquement disparu. Les engrais chimiques rendent le repos des terres inutile et la jachère est actuellement remplacée par des champs de luzerne ou de sainfoin (produisant l’engrais vert) ou abandonnée. Faute de zones de libre pâture, le troupeau de moutons ou de chèvres a disparu entraînant l’abandon de la pratique du feu courant.
Prunellier, rosiers sauvages, nerprun purgatif, aubépines forment très rapidement un fourré dans le bas de la réserve. La pelouse du plateau présente ce stade d‘évolution causé surtout par la cessation des incendies et du pâturage extensif. Les arbustes et arbrisseaux s’implantent : viorne mancienne, cornouiller mâle et sanguin, camérisier, troène commun, fusain. Sous l’ombrage de ces arbustes peut déjà s’installer une florule forestière s’accommodant d’un éclairage tamisé. A certains endroits, de nombreuses plantules d’essences forestières typiques telles que noisetiers, chênes ou hêtres annoncent déjà le retour vers la forêt.
Sans intervention humaine, nous pouvons supposer que la côte de Torgny serait couverte par une forêt semblable à celle qui couronne la crête ailleurs.
Les orchidées, joyaux des trûches de Torgny:
Avec quelques autres plantes et insectes rares, les orchidées font la renommée de Torgny. Dans la partie inférieure de la réserve, le sol est localement moins profond, plus rocailleux et érodé. La pelouse non-dominée par les graminées est riche en orchidées.
La Belgique comporte une cinquantaine d’espèces d’orchidées, certaines rarissimes, voire en voie de disparition. Certaines espèces autrefois signalées dans les relevés botaniques du site (1986) sont aujourd’hui absentes. Y sont-elles à l‘état végétatif ? D’autres, non mentionnées auparavant, ont été observées récemment : c’est le cas de l’ophrys araignée.
La famille des orchidées présente quelques caractéristiques biologiques tout-à-fait particulières. Les fleurs d’orchidées se distinguent de toutes les autres par la disposition des organes reproducteurs et par la spécialisation de l’enveloppe florale protectrice, en rapport étroit avec le processus de pollinisation faisant appel à l’intervention d’insectes. La graine, de taille minuscule, est dépourvue de réserves nutritives. Elle ne germera que si elle est efficacement envahie par les filaments d’un champignon microscopique qui permettra un apport extérieur de nourriture. Plus tard, ce champignon sera encore nécessaire au niveau des racines pour le développement des pousses successives. La vie en symbiose avec les champignons du sol est capitale pour les orchidées.
Très sélectives quant à leur environnement, elles sont donc extrêmement sensibles aux modifications des conditions du milieu. Elles souffrent de la disparition de biotopes particuliers (marais, pelouses calcaires, vieilles hêtraies et clairières. Elles souffrent également de l’abandon de certaines pratiques agricoles anciennes telles que le fauchage annuel, le pâturage extensif et le faucardage qui créaient et maintenaient des paysages semi naturels ouverts propices à leur développement.
Tout ce qui frappe les espèces associées, insectes pollinisateurs et champignons du sol, dont elles sont tributaires, affecte le maintien et de développement des orchidées. La cueillette, le prélèvement d‘échantillons, l’arrachage et la transplantation constituent un danger supplémentaire. Depuis 1976, la loi belge les protège.
[Edité le 01 Avril 2009]



